Les Émirats arabes unis protègent les habitats des dugongs
Les Émirats arabes unis protègent les habitats du dugong.
Véritables héros méconnus des écosystèmes marins, les dugongs sont aujourd’hui menacés dans la majeure partie de leur aire de répartition. Les Membres et partenaires de l’UICN mènent des initiatives mondiales visant à protéger ces mystérieuses créatures des fonds marins.
Par Joe Shute
Le Dr Balaji Vedharajan, fondateur de la Fondation OMCAR (OMCAR), Membre de l’UICN , a consacré sa vie à vanter les merveilles des herbiers marins de la baie de Palk et des mystérieux dugongs (Dugong dugon) qui y vivent. Adolescent dans l’État du Tamil Nadu, au sud de l’Inde, il a fabriqué un appareil photo sous-marin pour montrer à sa famille des clichés de ces mammifères imposants, parfois appelés « vaches marines », qui paissent dans les eaux côtières peu profondes. Plusieurs décennies plus tard, Balaji Vedharajan continue de se consacrer à la défense des eaux et de la faune de la baie de Palk – mais aujourd’hui, il le fait savoir au monde entier.
L’année dernière, lors du Congrès mondial de la nature de l’UICN à Abu Dhabi, les Membres ont adopté la résolution 025 demandant la reconnaissance de la première réserve de conservation du dugong en Inde, créée dans la baie de Palk afin de protéger une espèce classée « vulnérable » sur la Liste rouge des espèces menacées de l’UICN™.
L’OMCAR était l’auteur de cette résolution, qui a été coparrainée par des Membres de l’Inde, du Japon et de la Suisse*.
« La reconnaissance dont nous avons bénéficié est très importante et encourageante pour notre travail, déclare le Dr Vedharajan. Désormais, la communauté internationale est consciente de l'importance des dugongs et des herbiers marins de la baie de Palk. »
Des ingénieurs écologiques indispensables
Le sort des dugongs de la baie de Palk illustre le déclin mondial de ces grands mammifères marins, qui peuvent atteindre 3 mètres de long et peser une demi-tonne. Malgré leur imposante taille, les dugongs ont un régime strictement herbivore et paissent dans de vastes herbiers marins où ils peuvent consommer jusqu’à 60 kg de végétation par jour.
En raison de leur mode de pâturage notoirement désordonné, ils sont considérés comme des « ingénieurs de l’écosystème » essentiels, car ils favorisent la repousse vigoureuse des herbiers marins qui constituent l’un des remparts les plus importants au monde contre le changement climatique – ils stockent, en effet, le carbone environ 35 fois plus vite que les forêts tropicales humides.
La baie de Palk est la première réserve indienne entièrement consacrée aux dugongs.
La baie de Palk est la première réserve indienne entièrement consacrée aux dugongs.
Les riches eaux côtières de la baie de Palk, entre l’Inde et le Sri Lanka, qui comptent plus de 12 250 hectares d’herbiers marins dans leur région septentrionale, constituaient autrefois un bastion pour les dugongs, dont l’aire de répartition s’étend sur les eaux d’une quarantaine de pays de la région indo-pacifique.
Si cette espèce était traditionnellement pêchée par les petites communautés de pêcheurs du littoral, le Dr Vedharajan explique que l’arrivée des grands chalutiers dans les années 1970 et 1980 a rapidement accéléré son déclin. On estime aujourd’hui qu’il ne reste plus que 300 individus.
Conservation menée par les communautés
Malgré cette situation périlleuse, il garde espoir. L’OMCAR a mis en place un réseau de 65 écoles qui participent à des actions de sensibilisation. En installant son siège dans un centre communautaire, l’OMCAR apporte également une aide alimentaire et humanitaire lors des cyclones qui frappent régulièrement la région.
Pendant les confinements liés à la Covid, l’OMCAR a fait don de riz aux communautés côtières. Cette action de terrain peut sembler n’avoir aucun rapport avec la conservation marine, mais elle a contribué à créer un solide réseau parmi les communautés de pêcheurs qui, selon le Dr Vedharajan, les informent de toute observation de dugongs, s’efforcent d'éviter de les capturer dans leurs filets et participent également à leur sauvetage et à leur remise à l’eau.
Les pêcheurs de la baie de Palk participent désormais au sauvetage et à la remise à l’eau des dugongs.
Les pêcheurs de la baie de Palk participent désormais au sauvetage et à la remise à l’eau des dugongs.
Comme les menaces qui pèsent sur les dugongs sont presque exclusivement dues à l’activité humaine, la pêche – et en particulier l’utilisation de filets maillants (qui pendent verticalement vers les fonds marins) – constituant le danger le plus grave de tous, ces liens peuvent jouer un rôle important.
Je considère les dugongs comme un outil puissant qui permet aux gouvernements de s’unir pacifiquement pour une cause commune
Dr Balaji Vedharajan
Liens transfrontaliers
La création, en 2022, de la première réserve dédiée aux dugongs en Inde donne un nouvel élan aux initiatives menées dans toute la baie de Palk. La première pierre d’un nouveau centre destiné à accueillir à la fois les visiteurs et les chercheurs intéressés par la conservation des dugongs a récemment été posée. Parallèlement, le Dr Vedharajan a sollicité ses collègues de l’UICN afin de contribuer à l’établissement de liens transfrontaliers avec le Sri Lanka, une avancée importante dans une région qui, jusqu’en 2009, était le théâtre d’un conflit de longue date opposant les deux pays.
« Je considère les dugongs comme un outil puissant qui permet aux gouvernements de s’unir pacifiquement pour une cause commune », déclare-t-il.
La situation critique des dugongs à l’échelle mondiale a été au cœur des débats lors du Congrès mondial de la nature de l’UICN l’an dernier, où a également eu lieu le lancement officiel du rapport Évaluation mondiale de l’état de conservation et des besoins en matière de conservation des dugongs. La professeure Helene Marsh, auteure principale du rapport et coprésidente du Groupe de spécialistes des siréniens (le genre auquel appartiennent les dugongs)de la CSE de l’UICN, explique que le rapport met en évidence les contrastes marqués quant au sort des dugongs à travers leur aire de répartition. En Australie, par exemple, où la professeure Marsh exerce à l’université James Cook, on estime qu’environ 166 000 dugongs paissent dans les vastes herbiers marins.
Toutefois, le rapport, auquel ont contribué 70 scientifiques, dont le Dr Vedharajan, a révélé qu’il existait de nombreuses populations plus restreintes, notamment en Afrique de l’Est, en Asie de l’Est et sur des îles isolées, où le dugong risque de disparaître complètement.
« Le plus grand risque pour le dugong réside davantage dans une réduction importante de son aire de répartition que dans son extinction en soi », explique la professeure Marsh. Le manque de diversité génétique au sein de ces petites populations de dugongs, qui limite leur capacité à s'adapter au réchauffement constant des océans, est particulièrement préoccupant.
Dépendance aux herbiers marins
La clé du succès, voire de la survie, des dugongs réside dans la vitalité des herbiers marins. Le rapport recommande de toute urgence de cartographier et de protéger l’habitat des dugongs dans le cadre de l’initiative Seagrass Breakthrough 2030, un cadre international visant à préserver plus de 16 millions d’hectares dans les océans du monde entier et à accélérer leur restauration. « L'un des messages clés du rapport est l’insuffisance de la cartographie des herbiers marins dans l'aire de répartition des dugongs et, en réalité, dans l’ensemble des régions tropicales », explique la professeure Marsh.
L’histoire nous livre un avertissement inquiétant quant au sort du dugong, à travers la vache marine de Steller, qui a été chassée jusqu’à l’extinction à la fin du XVIIIe siècle. Le dugong reste son plus proche parent vivant et le seul survivant de sa famille de mammifères. « Si l’on pense à l’arbre de la vie, la disparition d’une famille entière de mammifères n’est pas seulement la perte d’une feuille, mais équivaut à couper une branche de bonne taille », prévient la professeure Marsh.
Aujourd’hui, les dugongs sont confrontés à une multitude de menaces. Outre le danger constant que représentent les bateaux de pêche, les collisions avec des navires, la pollution sonore et plastique, et le développement côtier – des problèmes majeurs – s’ajoutent les tempêtes de plus en plus violentes provoquées par le changement climatique qui peuvent dévaster leurs zones d’alimentation et faire échouer les petits. Comme il s’agit d’animaux à la longévité exceptionnelle, qui vivent à peu près aussi longtemps qu’un être humain, et dont le taux de reproduction est faible, les dugongs sont particulièrement vulnérables au déclin de leur population.
Surveillance grâce à l’IA
Il existe néanmoins plusieurs exemples de réussite à l’époque moderne. À Abu Dhabi, aux Émirats arabes unis (État Membre de l’UICN), des drones aériens équipés d’intelligence artificielle et des véhicules sous-marins autonomes sont utilisés pour cartographier les herbiers marins.
« À Abu Dhabi, nous identifions les écosystèmes essentiels, tels que les herbiers marins habitats des dugongs et des tortues marines, et nous veillons à leur préservation grâce à la création de zones protégées, à un zonage rigoureux et à l’application des législations environnementales », explique le Dr Shaikha Salem Al Dhaheri, la secrétaire générale de L’Agence pour l’environnement d’Abu Dhabi (EAD).
Une étude aérienne menée en 2024 a estimé la population de dugongs à plus de 3 500 individus, les mères et leurs petits représentant 20 % des observations.
Le golfe Persique étant la mer la plus chaude du monde, le Dr Al Dhaheri explique que la surveillance à long terme permet de détecter les premiers signes de vagues de chaleur marines, tandis que l’interdiction des pratiques de pêche destructrices a également renforcé la résilience des écosystèmes d’herbiers marins. « Dans une mer qui se réchauffe rapidement, une gestion fondée sur les écosystèmes – étayée par la science et mise en œuvre depuis des décennies – constitue notre meilleure défense pour protéger les dugongs et les habitats dont ils dépendent. »
Les activités de l’EAD dépassent les frontières nationales. Abu Dhabi est le siège du Secrétariat du Mémorandum d’accord sur la conservation et la gestion des dugongs et de leurs habitats dans l’ensemble de leur aire de répartition – un accord spécialisé conclu dans le cadre de la Convention sur la conservation des espèces migratrices (CMS) –, dont l’UICN est un partenaire crucial. L’EAD travaille en outre en étroite collaboration avec les États de l’aire de répartition afin de renforcer la coopération.
Sensibilisation en Afrique de l’Est
Les Zones importantes pour les mammifères marins, une initiative lancée par l’UICN et ses partenaires afin d’identifier les habitats clés de la planète à privilégier pour la conservation, peuvent également jouer un rôle important dans la protection de l’habitat du dugong.
L’un de ces sites est le parc national de l’archipel de Bazaruto, au Mozambique, qui héberge ce qui est aujourd’hui considéré comme la dernière population viable de dugongs sur la côte Est de l’Afrique. Dans cette région, la pêche reste un pilier essentiel de l’économie locale. Cependant, l’utilisation de sennes (filets traînés dans l’eau), plutôt que de filets maillants, a considérablement réduit le risque pour les dugongs, car ces sennes font l’objet d’une surveillance constante et leur conception présente un danger bien moindre.
African Parks, qui gère le parc national en collaboration avec le gouvernement national du Mozambique, travaille en étroite collaboration avec les communautés locales afin de sensibiliser la population à l’importance des dugongs et à leur valeur pour la région grâce au tourisme. Evan Trotzuk, coordinateur de la recherche et de la surveillance pour African Parks dans l’archipel de Bazaruto, explique que chaque année, environ 20 % des recettes du parc national sont réinvesties dans les communautés, finançant ainsi des initiatives telles que l’accès à l’eau potable et la création de nouveaux dispensaires.
Il précise que depuis qu’African Parks a commencé à intervenir dans la région en 2017, aucun décès non naturel de dugong n’a été signalé dans les limites du parc national. Parallèlement, d’après des témoignages, on observe désormais des dugongs dans des endroits où ils n’avaient pas été aperçus depuis longtemps.
En 2022, la Liste rouge de l’UICN a classé l’ensemble de la population de dugongs d’Afrique de l’Est dans la catégorie « en danger critique », ce qui, selon M. Trotzuk, a particulièrement contribué à sensibiliser le continent à leur sort.
Mais les premiers signes de reprise observés dans l’archipel de Bazaruto laissent entrevoir un avenir différent, où les humains et ces géants des mers pourraient cohabiter en paix.
*Auteurs et co-auteurs de la résolution 025 : Fondation OMCAR (Inde) ; Aaranyak (Inde) ; Fondation Corbett (Inde) ; Société japonaise pour la protection des oiseaux sauvages (Japon) ; Centre pour la communication environnementale (Inde) ; Société pour la nature, l’environnement et la faune sauvage (Inde) ; Institut du Gujarat pour l’écologie du désert (Inde) ; Fondation Gallifrey (Suisse).
Pour plus d’informations, voir WCC-2025-Res-025 : reconnaissance de la première réserve de dugongs en Inde
Consultez le rapport Évaluation mondiale sur la situation du dugong et ses besoins en matière de conservation
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Crédits
Vidéo: OMCAR Foundation ; Photos: Ivanenko Vladimir/Shutterstock ; Cinoby, Frank Ramspott, Ilbusca/Digital Vision Vectors/Getty Images ; Doug Perrine/Seapics.com ; Mia Stawinski

